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Bajic

Dans une petite rue du 17eme arrondissement de Paris, comme épargnée au milieu des restaurants et des boutiques actuelles alentours, se trouve une petite « Retoucherie ». Une porte en bois et une petite vitrine à travers laquelle on distingue avec peine un amoncellement de vêtements, un bureau sur lequel trône une vieille machine à coudre entourée d’un poste radio, d’une boîte vide de nougats et de gâteaux au chocolat à triple emballage. Suspendu au plafond, un tableau aux couleurs très vives représentant des fleurs. « Je le donne pour 500€ ! ». Bajic est la maîtresse des lieux, nous sommes dans son atelier.

retoucherie

Presque aveugle, à moitié sourde (l’autre moitié exigeant que l’on hausse la voix et se rapproche de son oreille), Bajic revient tout juste de la mairie où elle est allée emprunter des CD. Point de musique mais des romans. Elle se désole qu’il n’en existe pas sur « la vie après la vie », elle qui bien que chrétienne aime tout particulièrement la philosophie Bouddhiste « il faut faire de bonnes action, il n’y a que ça qui compte » avant d’enchaîner : « ma religion c’est l’amour ». Dans son atelier : pas de croix ou d’icônes. « J’avais une croix orthodoxe qui a près de deux siècles, mais je l’ai enlevée parce qu’elle me gênait, maintenant elle est accrochée à mon pyjama. Bref. Je ne veux plus en parler ». Elle a 85 ans et est arrivée en France il y a 53 ans, lorsqu’elle a quitté la Serbie. Elle me demande pourquoi je veux parler avec elle et m’envoie « Ah non ! C’est pour Internet, je ne veux pas vous parler ! Internet a tué ma famille ».

Sa confiance, il faut la gagner. Chaque refus de parler est suivi d’une histoire… qui se termine par sa propre censure. « Vous savez, on m’a pris cent fois en photo ». Pourquoi les gens s’intéressent-ils à elle ? Elle n’en sait rien. Pourtant on fait des reportages photos d’elle, les touristes s’arrêtent devant son atelier. Une fois, on lui a même envoyé la K7 d’un reportage télé dont elle a fait l’objet, mais ils avaient « beaucoup coupé » déplore-t-elle. Je lui demande si je peux moi aussi la prendre en photo, elle retire alors son élastique, lâche ses cheveux gris et blancs et me demande si c’est mieux comme ça. D’une coquetterie pudique, elle m’avoue avoir les cheveux très doux (ce que je confirme), et après avoir touché les miens, me confirme que les miens le sont bien moins (doux).

Elle n’a pas la langue dans sa poche et le revendique. Naturalisée pour pouvoir se plaindre du pays dans lequel elle vit, ce qu’elle trouve beaucoup plus honnête. Notre conversation est rythmée par le mouvement des aiguilles. Petites, en bois, ornées : je compte six horloges aux murs et sur son étagère. L’espace d’un instant je me crois aux côtés de Wendy dans la cabane des enfants perdus…
La porte s’ouvre et deux jeunes filles entrent. Bajic change de voix, devient miel, offre des gâteaux au chocolat à sa petite fille et son amie. Elles se dirigent vers l’escalier qui mène au sous-sol et lorsqu’elles commencent à descendre Bajic s’exclame agacée « Voilà ! Internet ! ».
« Avant c’était mieux. Maintenant ma petite fille me dit bonjour et s’en va à cause d’internet. Y a plus de famille, plus d’amis. Internet a tué tout ça ». Heureusement son fidèle compagnon ne sait pas se servir d’une souris. Ichka, 12 ans est le seul avec qui elle tombe le masque. « Il existe un proverbe serbe qui dit : Si tu veux connaître l’amour vrai, achète un chien ! ».

bajic ichka

L’heure du déjeuner est passée depuis longtemps, nous parlons depuis bientôt deux heures. Elle me demande de la laisser maintenant, elle doit déjeuner. Elle ôte la coquille de son oeuf dur et me raconte une autre histoire alors que je m’approche d’elle pour la remercier. Nous restons là à parler encore quelques longues minutes. Je caresse Ichka et la remercie pour ce moment, lui dis que je reviendrai la voir.

Alors que je franchis le seuil de son atelier elle me lance un dernier « allez maintenant fous le camps ! Et tu reviens quand tu veux, ciao amie. Amie… »

0 Comments

  1. Apolline says

    Encore une belle histoire. Cela me fait penser aux différents portraits d’Alain Cavalier, surtout celui de la matelassière. Un métier qui n’existe presque plus, voire plus du tout.

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