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David

Je distingue un bruit loin derrière mes écouteurs. Gregory Porter me raconte les femmes qu’il aime mais je sens que quelqu’un d’autre s’adresse à moi. Je coupe le son, tourne la tête. « Vous auriez pas une pièce s’il vous plait ? ». Je viens de rencontrer David, 35 ans, sans domicile fixe.

David dort à la Poste. Il a squatté pendant des années dans ce petit square à proximité de République « mais au bout d’un moment ils m’ont viré ils en avaient marre ». Il me branche immédiatement sur les manifestations Charlie Hebdo et les attentats. Il a suivi tout ça de très près. « J’adore BFMTV » m’annonce-t-il. Dimanche il n’a pas rejoint le cortège. « Je ne me suis pas senti Charlie » conclut-il. Un tatouage d’ancre marine sur la main droite, blouson de cuir et grosse écharpe, coupe courte et regard doux, David bien que vivant dans la rue n’est en rien coupé des nouvelles technologies. Je lui demande si je peux lui parler un petit moment, il me répond « je te filerai mon Google + si tu as d’autres questions ». J’ai soudain honte de l’avoir imaginé complètement déconnecté. « Y a du wifi gratos à la mairie. Tu rentres, et puis c’est gauche, gauche, et t’y es. C’est pratique si un jour ton téléphone est en rade et que t’as besoin d’envoyer un email ».

Son phrasé est rapide, il me parle de sa vision du gouvernement, du président de la République. « Tout le monde le critique mais on est tous pareil ». Avant d’ajouter « quand on est président c’est compliqué… ». S’il avait pu faire des études il serait surement allé en politique, ou en journalisme, pour dénoncer ce qu’il vit. « Un jour, tu viens avec un vieux survet’ du dimanche, tu mets un sac à dos et tu vas aux douches publiques de la mairie. C’est là dessus que les journalistes doivent faire leurs reportages. C’est pas humain la saleté ». Comment en vient-on à vivre à 35 ans seulement dans la rue ? « J’ai pas eu une vie facile, j’ai pas mal déprimé. J’ai déprimé sur moi ». Parfois la vie prend dès le départ un chemin bien douloureux « j’ai pas de parents, pas de père, pas de mère ». Il me parle de son enfance « J’ai passé toute ma vie à la DDAS. Les gamins me disaient « hé t’as pas de parent ! ». Les enfants sont cruels entre eux « ah non je leur rendais bien la monnaie ! Pendant la récrée j’allais vers leurs cartables, et j’écrasais de la vache qui rit dans les trousses de ceux qui étaient méchants ». Rires francs et potache, penser à donner l’astuce à mes frères la prochaine fois que quelqu’un les embête.

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La nuit tombe, il est bientôt 18h et il fait très froid. Je voudrais lui proposer de boire un café pour se réchauffer mais je n’arrive pas à l’interrompre. Pour s’en excuser il me dit « ça me manque de parler. Le contact. Vous allez partir après, et je vais plus parler jusqu’à demain. Ma vie elle s’arrête à 5h du soir » s’il parle vite c’est qu’il a tant à dire, une heure ne suffit pas. Personne ne s’arrête donc pour lui parler la journée ? « Y a des gens qui sont sympas. Mais la France a un gros problème avec le coeur ». « On est pas forcément méchants ». Il m’explique que certains SDF réagissent par fierté. Parce que ceux qui s’intéressent à eux les prennent en photo puis s’en vont « ils font des jolis photos de ton sac à dos pour leurs pubs mais ils nous demandent pas ce qui va pas ». Il a du mal à comprendre certains aspects de la société. « L’autre jour je regardais l’émission où le mec leur trouve des appartements sur M6. Y avait un couple, il leur a trouvé trois apparts, ils ont refusé les trois ! Alors que moi je peux pas avoir un logement ! »…

David a la tchatche. Dans ses bons jours il se fait entre 20 et 30€. Je m’excuse encore pour mes 20 centimes et lui propose qu’on se boive un verre la prochaine fois que je le croise. Il m’indique de le chercher à la mairie s’il n’est pas à son emplacement. Avant de partir je lui demande son compte google + afin de lui envoyer son portrait et que l’on puisse échanger. Il me note son adresse mail sur mon petit carnet, relève les yeux vers moi et me dit : « tu veux pas plutôt mon Facebook ? ».

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