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Trentenaires, Parisiennes et lesbiennes.

« Avant d’embrasser une fille je ne savais pas ce que c’était d’être lesbienne. Ma sexualité a commencé à exister avec cette fille quand j’avais 14 ans… et ma mère l’a découvert en tombant sur une de ses lettres. Elle m’a appelé et m’a dit : « t’as rien à me dire ? ». Le soir je suis rentrée, elle m’a montré la lettre. J’étais en sanglots. Je lui ai dit que j’étais désolée, je pensais qu’elle n’allait plus m’aimer… ».

Deux ans se sont écoulés depuis la loi Taubira, ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. Une loi très polémique, très suivie aussi. Et pour cause « c’était la première fois que les gens descendaient dans la rue pour empêcher d’autres personnes d’avoir un droit. On n’y croyait pas… » .
Mélody est en couple avec Laurie. Je les rejoins dans un café très design et bondé du 3eme arrondissement de Paris. On parle de mecs et de mariage. Du froid aussi. J’ai presque peur que le serveur soit désagréable. Que quelqu’un les regarde de travers. Nous sommes en 2015 et j’ai peur pour elles. Parce que l’homosexualité entre femmes certes attendrit, mais dérange encore. Laurie raconte son couple au quotidien « Tout d’un coup, j’ai senti le regard des gens sur mon couple. Un enfant qui nous pointait du doigt dans le métro et son père, indigné pour une caresse sur la joue, les regards insistants… Un soir on marchait dans la rue et un mec se retournait en permanence sur nous. On lui a dit « bah quoi t’as jamais vu deux filles ensemble? » il nous a répondu « bah non j’ai jamais vu ça de ma vie »…

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Elles me confient leur chance de vivre à Paris et la grande partie de regards bienveillants se posant sur elles. « On assume vachement notre couple. On se tient la main, on se fait des bisous. C’est un devoir. » Melody émet une réserve quant à l’acceptation du couple qu’elles forment « les gens se disent qu’on est jolies pour des lesbiennes ». L’image de la « butch » comme elles l’appellent, comprendre la femme très masculine type « gazon maudit », est très encore ancrée. Je leur pose des questions sur la communauté lesbienne, beaucoup moins médiatisée que la communauté gay. Beaucoup moins visible aussi*, d’ailleurs Laurie acquiesce « les lesbiennes ne se reconnaissent pas entre elles ! ». Elles ont leurs QG, leurs bars, mais aucune boîte de nuit. Depuis la fermeture du Pulp dans les années 2000, aucun établissement n’a pris la relève. « J’y venais n’importe quel jour de la semaine pour retrouver des potes. C’était vraiment une famille » se souvient Laurie. Mélodie enchaine « Quand quelqu’un n’allait pas bien au Pulp, y avait toujours une serveuse ou quelqu’un pour s’occuper d’elle. On faisait gaffe aux autres, on se sentait en sécurité. C’est chiant qu’il n’y ait plus rien. Avant on pouvait danser, se rouler des pelles sans se faire emmerder… ». « Pour les mecs t’es lesbienne parce que t’as pas trouvé un mec assez bien. En boîte si on s’embrasse, ils viennent nous voir pour nous dire « hé les filles vous avez pas besoin de moi ? » ou « t’es malheureuse en fait ? » ». Les lourds.

Laurie quant à elle a toujours été en couple avec des hommes, dans des histoires entrecoupées d’amitiés amoureuses avec des femmes. Comme dans « Les Gazelles« , le réveil a eu lieu après avoir acheté un appartement avec celui dont elle partageait la vie depuis 3 ans et demi. Plus amoureuse, amoureuse d’une autre, ses parents l’ont soutenue dans son choix.
Je leur demande si elles souhaitent un jour avoir des enfants ensemble. La réponse est évidemment oui. Comment alors ne pas regretter d’avoir sacrifié « la facilité de conception » d’un couple hétérosexuel, bien que la formule fut abjecte ? La PMA ne leur est pas autorisée en France. J’ai soudain la sensation d’être projetée dans les années 70 à l’aube de la loi Veil sur l’avortement. « Actuellement, la PMA est réservée aux couples hétérosexuels apportant une preuve de vie commune de plus de deux ans. Le couple doit prouver que l’un ou l’autre membre de ses membres (ou les deux) souffre d’infertilité pathologique ou que l’un d’eux est porteur d’une maladie grave, susceptible d’être transmise à l’enfant ou à son conjoint. Voilà pour la loi. » Peut-on lire sur cet article datant de septembre 2014. Les inséminations se font « sous le manteau ». Certaines gynécologues courageuses bravant un interdit moral. Une loi qui pousse certaines femmes à avoir recours à des dons de sperme « en ligne » ou des inséminations dans des pays frontaliers, pratique peu soumise aux contrôles sanitaires pour celles ayant le moins de moyens.

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Mélody et Laurie envisagent leur enfant d’un amour passionné. « Au début ça nous attristait de ne pas avoir droit nous aussi à l’enfant « pourquoi pas », à l’heureux accident. Mais ce sont tellement d’épreuves pour nous de devenir mères que le jour où il sera là, on pourra lui dire à quel point on l’a désiré. C’est une force pour les couples homosexuels ». Je leur parle de la croyance populaire, pose toute la naïveté du monde sur la table. Leur demande s’il ne suffit pas que l’une d’entre elle « tombe enceinte » au hasard d’une rencontre ou d’une personne tierce consentante, comme c’est le cas de tant de scénarios de films. Mélodie me répond « Faire un enfant à deux c’est déjà compliqué, donc on ne l’envisage pas à trois », et Laurie d’acquiescer « Je sais déjà que ça ne sera pas facile pour l’enfant d’avoir deux mères… »

La maman de Melody nous a rejoint. Une belle femme, travaillant dans le milieu artistique Parisien. Elle sort des jeux à gratter qu’elle a acheté avant de venir, nous recommandons des boissons chaudes. Parlons animaux. Puis comme pour boucler la boucle, nous faisons un retour sur les débuts de notre conversation. Sa fille lui parle du jour où « elle l’a su ». Pleine de tendresse elle la regarde, sourit, et lui répond « j’ai toujours su ».

*Voir le spectacle d’Océanerosemarie « La lesbienne invisible »

2 Comments

  1. Je suis particulièrement touchée par cet article. Tout est dit ! J’aime beaucoup la fin car moi aussi … j’ai toujours su.

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