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Fred

Un homme imposant entre dans la friperie, sa cigarette électronique à la main. Il part chercher une boisson de l’autre côté de la rue puis revient. Immobile au milieu des portants de fourrure et des bottes en cuir à l’odeur d’un autre temps. Son regard passe d’une cliente à l’autre, il est comme loin dans ses pensées. Nos regards se croisent, il le maintient. Je viens de rencontrer Frédéric.

Cela fait maintenant quelques minutes qu’il attend debout dans la boutique. Je lui demande comment il s’appelle. Ce qu’il fait dans la vie. « Rien. » me répond-il. C’est compliqué de ne rien faire. Comment trompe-t-il son ennui ? « Je vais beaucoup au cinéma… voir des films romantiques. Là j’ai vu la famille Bélier », qu’il a beaucoup aimé.
Le passage vers une chaise (faite pour recevoir) se libère, il s’y dirige et s’assoit. Présent et ailleurs. Le regard fixe mais lointain. Je lui demande s’il peut me raconter qui il est, « oh mais ça va prendre des jours et des jours… ». Frederic pèse ses mots, il est des secrets qu’il veut bien garder.
Handicapé, il ne peut plus travailler. Sans activité, il vit dans le studio qui appartient à sa soeur, dans l’impasse mitoyenne. Il a vécu des expériences récentes de colocation, avec un couple. Problème le loyer était trop cher car l’appartement était immense. Je lui demande à quand remonte sa dernière colocation, « oh il y a dix ans. J’en ai 56, on dirait pas hein ? »

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« Fred » a déménagé à 30 ans à Paris. Lorrain, sa passion du théâtre l’a guidé jusqu’à la capitale. Bien que déçu par le milieu professionnel, la théâtre amateur était sa bande d’amis. « J’aurais aimé jouer le Misanthrope ». Il me parle de Gabriel Arout, de Lubitsch, des contes de Tchekhov. Enfant du Ciné Club, il aime les films en noir et blanc des années 40. Puits de culture désinvolte, comme si ces noms appartenaient au passé. A son passé. Sa voix est grave, chaude, nette. Pourquoi n’a-t-il pas fait de voix off ? « On m’a toujours dit d’en faire ». De casting en casting, les occasions ne se concrétisent pas. Le milieu du spectacle est une loterie qui semble avoir depuis bien longtemps laissé la méritocratie sur le bord de la route. « J’ai joué au théâtre d’Edgar une centaine de fois mais ça payait pas ».

Aujourd’hui Frédéric touche les assedic. On lui a saisi sa carte bancaire « à ce moment là je n’avais plus 1 Franc pour me payer ma baguette ». Se faire mettre sous curatelle a été la solution. Pour lui, pour que sa soeur continue de percevoir son loyer. « C’est pas génial mais je survis. Et puis je suis trop généreux il paraît ». Il aime offrir des cadeaux qui correspondent aux gens. « Quand on fait un cadeau à quelqu’un on cherche à lui faire plaisir »…

Comment a-t-il connu cet endroit ? « J’étais souvent au bistrot à côté. Lhassan (maître des lieux) m’habille. Dès qu’il trouve quelque chose à ma taille il me le donne ». L’endroit est bien fréquenté, ce dont il ne se plaint pas, une étincelle resurgit soudain « quand il y a des jolies filles je mate ». Fantôme voyeur, il fait partie des murs. Je m’aventure dans son histoire sentimentale, il me confie un amour qui a tourné au drame. Loin des comédies sentimentales qu’il affectionne sa vie personnel a tout eu d’un polar. S’en suit la fuite, la dépression.

Je lui demande enfin ce qu’il attend à présent de la vie, il marque un temps, lève la tête puis me répond « plus rien… ah si, gagner au loto peut-être ».

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Merci à Lhassan pour la photo.

 

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