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Gérard

« Vous avez une belle écriture. Une écriture de ministre ! ». Gérard  regarde attentivement mes notes. Chaque mouvement de stylo est scruté, d’un oeil bienveillant, simplement curieux.

Je suis place de la République depuis bientôt 40 minutes, à vagabonder entre les différents stands d’associations. Naviguant de brochure en brochure, de brassard en dossard. « Aujourd’hui à la rue, morts demain ! », « Petits frères des pauvres », « Emmaüs », une foule éparse et parfois compacte, enveloppée dans des couvertures en aluminium doré. Un vieil homme s’approche de moi (est-il vraiment vieux ? Son visage semble plus marqué par la vie que par le temps) et me demande, le regard fuyant, comme s’il ne méritait plus qu’on l’écoute, si je peux l’accueillir dans mon lit ce soir. Le culot est attendrissant, je décline, « ah pas comme sainte Elizabeth qui accueillait tout le monde dans son lit ». Ca devait en faire du monde. Qu’en disait son mari ? « Il n’était pas bien content ». A-t-il pris lui aussi une de ces couvertures « de survie » distribuées à tous gratuitement ? Non. La dignité est plus forte que le froid. Comme soudain ramené à son statut social, il s’en va errer un peu plus loin, tenant son petit yorkshire serré contre son torse.

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La soupe populaire est présente, comme tous les soirs Place de la République, mais ce jeudi 12 février elle a des allures de camion kebab un soir de match. Tout le monde a son sandwich triangle gratuit, son gobelet de café. Certains passants et bénévoles se joignent au festin. Tout le monde dine ensemble, à la lumière des tentes, au son des artistes venus se produire sur la scène éphémère.

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Je suis debout à côté de la tente des associations. J’essaie de capturer l’instant sans en faire partie. Sans les déranger. Un homme sauve mon regard du vide et me demande s’il peut me faire un compliment. Gérard Guérin est un sacré charmeur.

Son nom me rappelle un enfant avec qui j’étais en primaire. Yannick Guérin. Mais impossible qu’il le connaisse, c’était dans la Loire. « Tu viens de la Loire ?! J’ai vécu à St Etienne ! ». Tous les chemins mènent au Chaudron, il lève un poing au ciel et s’écrie « Allez les Verts !!! ». Je connais sans doute son beau frère, Vincent Guérin. Il est joueur de foot professionnel. Que fait Gérard dans la vie ? « Rien » me répond-il. Depuis combien de temps ? « Ca fait 20 ans ». Trompée par son dossard Emmaüs, il n’est pas juste venu pour aider. Cette nuit est organisée pour lui.

Il me demande du feu. Il en a bien un mais qui ne fonctionne jamais. A la deuxième tentative, une faible flamme s’échappe du briquet vert. « C’est grâce à toi ça ! ». A peine son exclamation prononcée sa bronchite prend le dessus. Fumer n’arrange rien, il en est bien conscient. Mais il aime ça. Ca et les bonbons.

Gérard est un compagnon. Bénévole depuis 16 ans, sur 20 ans de vie dans la rue. Il est hébergé quelques fois par Emmaüs. « Je répare des armoires cassées », douze ans de métier (menuisier) il m’assure « ça me connait le bois ! ».

Cette nuit solidaire pour le logement en est à sa deuxième édition. Que pense-t-il de cette initiative, lui qui est au centre du débat ? « Ca se passe bien parce qu’il y a du monde. Ils ont tous le sourire ». En effet. Malgré un groupe de rappeurs se hasardant à quelques « nique ta mère » pas vraiment dans l’esprit solidaire qui plane au dessus des tentes, les gens ont l’air heureux. Certains dansent, les couvertures dorées volent au rythme des punchlines.
« Mais j’suis content de te connaître ! »…

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Quelques matelas et lits de camps ont été installés près du magasin Habitat. « Y a les duvets qui vont arriver ». Et toi tu dormais où jusqu’à ce soir ? « aux Halles. Mais j’aime bien bouger. On m’appelle le courant d’air moi ! ». Il me demande une pièce, mais mon sac ne contient que des brochures, un appareil, des clés, une bague, une épingle… et deux bonbons. Goût fraise. « J’adore la fraise ! ». Gérard est heureux. A cet instant précis tout chez lui indique que c’est une bonne soirée. Il pose devant l’objectif, non sans prévenir « attention avec moi l’appareil va exploser ! ». Il finit son bonbon, range le papier dans l’une de ses poches puis me dit « bon, moi j’vais par là ! ». On se tape sur l’épaule, deux mètres plus loin j’ai déjà perdu sa trace. Gérard porte bien son nom.

Un courant d’air.

2 Comments

  1. Emouvant… Il y a là une belle initative, mais si insuffisante au regard des besoins et du nombre de personnes laissées sur le bord du trottoir. Je me sens démunie, et égoiste à la fois. Qui n’a jamais détourné le regard afin de ne pas affronter celui de l’autre assis là, parfois à même le sol, et qui nous renvoie l’image d’une société froide et individualiste. Il en faudrait combien de soirée comme celle ci ?

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