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Lucie et la pornographie.

Les années ont passé mais très peu de choses ont changé entre nous à part un prénom : Lucie.

Les vieilles habitudes reviennent, celles de l’enfance, de l’adolescence, des soirées passées à se raconter nos amourettes et à déployer nos imaginaires sous la couette, lampe torche à la main. C’est désormais sous une autre gamme de couette que Lucie Blush déploie son imaginaire à elle avec We Love Good Sex, un site de pornographie féministe.

« J’adorais créer des sites. Je faisais des reviews d’albums, j’avais envie de gérer mon propre projet. Mais à chaque fois c’était la même chose : au bout d’un mois je me lassais et j’abandonnais ». Elle a l’idée de monter un site regroupant toutes les vidéos de sexe qui lui plaisaient « je pensais souvent au sexe et je me suis rendue compte que j’avais toujours été insatisfaite. J’ai donc créé mon propre site. Le premier week-end j’ai eu plus de 1000 visites, ça plaisait aux gens et ça me plaisait… Alors je ne m’en suis pas lassée. »

Depuis peu, Lucie est actrice. Après avoir scénarisé ses propres courts, elle est passée de l’autre côté de la caméra « j’ai toujours eu dans l’idée de faire un film mais jamais de jouer dedans. Je me disais juste que si je le faisais moi-même, je ne le ferais pas comme ça ». Nous parlons sexe, et forcément, nous parlons tabou. Ce mot qui fait peur, ces organes génitaux dont il ne faut parler et encore moins exposer. « Les gens disent qu’il y a du sexe partout. Ce n’est pas vrai. Cosmopolitain donne des listes du type « comment faire une fellation » mais c’est tout. Personne ne parle de sexe anal, de pornographie ». Le magazine Glamour la contacte pour mettre We love good sex dans une sélection de sites sexy puis se ravise « ils m’ont dit désolé, mais ton blog est TROP sexe ».

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« C’est la pute ou la vierge, dans les deux cas on est perdantes. »

L’objectif de Lucie est de parler de choses concrètes, de sortir du sexe aseptisé « il n’y a pas d’éducation. Les gens se demandent s’ils sont normaux ! ». Elle me raconte une conversation avec l’une de ses amies qui trouvait normal de ne pas avoir d’orgasme, et de ne pas se masturber car elle était en couple. Lucie fulmine, lui répond alors « Tu n’as jamais pensé à TON plaisir à toi ? ».  « Les femmes vont sur Youporn et ne se reconnaissent pas dans les gémissements, dans les seins refaits ». Nous donnons du plaisir aux hommes et ils nous en donnent en retour. La masturbation féminine reste un sujet tabou et javellisé. Les films pornographiques exposent une auto satisfaction agressive. Comment montrer ce qui ne se voit pas ?

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Je lui demande comment réagit son entourage. Nous qui avons grandit ensemble. Ses parents que je connais depuis toujours, ses grands-parents aussi. Le premier réflexe est de penser au regard des gens mais aussi et surtout au regard du père. « Je ne me suis pas rendue compte que ma famille allait voir ça avant de publier le premier film dans lequel je me mettais en scène. J’avais envie de montrer mon plaisir, j’étais dans une recherche de vérité ». Je me souviens d’une fille rigolote, mais timide, voire complexée « je l’ai toujours été. Petite on me faisait des réflexions sur mon poids… Je savais que le nu pourrait m’en libérer. Je ne voulais pas que mon partenaire voit mon ventre pendant l’amour, je pensais à ma cellulite, à mes poils. Puis sur le moment (du tournage) je me suis dit « ça, c’est moi ! ». Il y avait une montée d’adrénaline à l’idée que tout le monde puisse voir mes défauts ». Lucie édite le film, se retrouve le soir d’Halloween face au bouton « publier ». Elle se dit que « ce serait con de tout arrêter » puis fonce, comme à son habitude.

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« J’ai appris à voir que j’étais belle… ». Lucie marque une pause, le poids de ces mots est sans précédent, et il s’agit bien de poids. La cuisine s’alourdit avant de s’alléger. Nous parlons de tout ça en préparant le diner, comme s’il s’agissait d’une conversation quelconque, mais tout son vécu, ses expériences, doutes, colères et rage de vivre tiennent en ces quelques derniers mots. Elle a réussi ce que d’autres mettent des années ou une vie à accomplir : s’accepter. Même si cette réconciliation passe par de l’hostilité et une violence quotidienne bien palpable. « Les gens n’ont pas l’habitude de voir quelqu’un de si honnête dans le porno. J’avais envie de passion, de spontanéité ».

J’héberge Lucie qui est de passage sur Paris pour un tournage. Elle arrive chez moi une bouteille de Coca Cola et un paquet de Granola en poche, souvenirs du catering. Je visualise le plateau d’actrices porno mangeant des biscuits au chocolat en papotant, et une forme nouvelle de normalité me frappe. Nous parlons du tournage, elle me montre le script. Je le parcours sommairement, et constate avec amusement qu’il est composé à 90% de dialogues, entrecoupés de « Ils baisent ».

« Les gens me disent souvent « mais pourquoi t’es actrice ? Pourtant t’as l’air intelligent ! » Ils se demandent ce qu’il s’est passé dans ma vie pour que je « dérape ». Je suis une fille équilibrée, avec des parents normaux, j’ai eu une éducation ». Je me souviens alors de cette nuit passée chez elle où nous avions rédigé sur une feuille nos fantasmes (prudes) concernant un vague acteur de série des années 2000. Puis avant de nous coucher, nous cachions soigneusement l’objet du crime au fond d’un tiroir. Le lendemain matin, sa mère venait nous trouver à la sortie de la douche, furieuse, brandissant la confession manuscrite tout en s’époumonant : « C’est pornographique !!! ». Le destin est joueur.

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« Ma mère s’est adoucie. Elle m’a dit « je ne t’avais jamais vu nue. C’est bizarre quand même… » et je comprends sa réaction ». Je vois Lucie très heureuse et épanouie pour la première fois depuis longtemps. Elle s’accepte. A un but, des projets, de l’ambition. Nous regardons ce que nous sommes devenues, comment notre enfance a forgé les adultes qui commencent à naître en nous. Lorsque j’ai découvert qu’elle était devenue « Lucie Blush« , j’ai ressenti une forme de fierté. Une fierté de la voir mener sa vie de la manière dont elle l’entendait. Une forme d’envie aussi. Lucie s’est débarrassée de ses chaînes, s’est libérée du poids des bonnes moeurs et des qu’en dira-t-on. Il n’y a aucune gravité ou revendication agressive dans ce qu’elle montre. Elle est l’une de ces femmes qui plaide en faveur des femmes. Pour la libération de leur propre plaisir. Après tout, un genou de femme dévoilé n’était-il pas un attentat à la pudeur il n’y a encore pas si longtemps ?

« Pour Noël ma mère m’a offert un soutien gorge noir en dentelles. Mon père m’a regardé et m’a lancé, sourire en coin : « Et ça c’est pour le plaisir ou pour le travail ?«  ». Lucie n’a pas rougi, et ne s’est pas excusée. Telle que je l’imagine, menton en l’air et le regard chargé de cette assurance nouvelle, elle s’est retournée et a répondu :

« pour les deux ».

3 Comments

  1. E..... says

    Surfant par ci, par là, je tombe sur cet article qui met en scène 2 personnes que j’ai bien connu… Salomé et Lucie avec qui j’ai partagé mes années de collège. Je me souviens même avoir été amoureux de Lucie pendant cette lointaine période et avoir vécu mes premiers « bisous » d’enfants avec elle. Cet article répond à la question que je me pose parfois « qu’est devenue P… euh…Lucie? » Ahah. Bravo à vous les filles. Je me réjouis de vous voir vivre la vie que vous voulez. Vous êtes belles, et fières, et c’est le plus important.
    E.

  2. Ambra says

    hello, j’adore beaucoup votre genre rédactionnel ! Nous aurions la possibilité discuter relatif à votre post sur skype ? je recherche un professionnel dans votre spécialité afin de d’élucider mon problème. evéntuellement que c’est vous ! j’aimerais que vous y regardiez.

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