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Sergio, Michael et la pêche.

Je marche l’air triste et grave lorsque je croise leur canne à pêche. Je les évite depuis bien trop longtemps. Demi tour en leur direction. Nous sommes place de la République, en ce tout début d’après-midi. Je demande aux deux hommes si je peux m’asseoir à coté d’eux. Je viens de rencontrer Sergio et Michael.

Ils sont arrivés à l’instant. D’où viennent-ils ? Du 92. Ils se sont rencontrés dans la rue. Alors que nous commençons à parler, deux petites filles arrivent vers nous. Des petites « filles de l’est » de huit et cinq ans tout au plus. Elles voient mon stylo et me demandent de leur donner. Puis mon carnet. Sergio se déleste d’un stylo bic qu’il n’arrivera plus à récupérer. « Tu sais faire un poupée ? ». La plus grande me tend son bout de papier, elle s’appelle Marie et habite à Argenteuil.

Marie

Elle se relève pour jouer avec la canne à pêche de Sergio et Michael, cette même canne qui fait leur renommée dans le monde entier. Comme sur un manège, Marie essaie de toucher du bout du doigt le gobelet de fortune au bout du bâton que tient Michael. Après trois tentatives, Sergio lui assène un « fais gaffe je vais le dire à Aude ! ». Marie s’en va. « Elle c’est une petite peste. On connait celle qui s’occupe de lui donner des cours. Elle est très studieuse à l’école mais une fois qu’elle est dehors ça n’a plus rien à voir ».

Je regarde le bout de bois que tient Michael. Je lui demande si ce n’est pas trop lourd « J’aimerais bien ! Y a rien dedans ! ». Pourquoi une canne à pêche ? « Nos ancêtres ils pêchaient pour manger, nous on l’a repris de façon urbaine ». Mais tous deux sont victimes de la concurrence « y en a de plus en plus qui font ça ». « Mais nous on est souriants. Si les gens n’ont rien à donner, ils ont au moins le sourire ». Ils sont appréciés ici, le quartier est bienveillant. Sergio complète « dans notre malheur on a toujours eu un minimum de chance ». Une femme s’approche et leur tend un sachet, puis s’en va. Je leur demande s’il contient des frites « ouais c’est des frites, t’en veux ? ».

Sergio est titulaire de deux BEP, logistique et production florale. Michael, qui porte la canne a travaillé « dans tous les domaines sauf le fast food ». Je lui fait remarquer que nous sommes assis entre Mc Donalds et KFC « Ah ouais ! Bah je pourrai dire j’y ai travaillé ! ».

Ils me racontent la vie dans la rue qui dégénère. Sergio s’y est fait voler ses papiers d’identité. « Maintenant je suis prudent j’ai des photocopies partout. Mais c’est le serpent qui se mord la queue. Pour refaire tes papiers faut une facture edf. Pour avoir une facture faut une chambre et pour avoir une chambre il te faut des papiers ». Une chambre, ils l’ont désormais, grâce à une association. Je leur parle de David, de la Mairie du 3eme arrondissement qui met internet à disposition de ceux qui en ont besoin et leur demande s’ils ont Facebook. Michael me répond que oui. « Je poste tout et n’importe quoi. C’est surtout pour parler à ma famille ».

Le vent tourne, les nuages se font menaçants. Combien de temps ils ont prévu de rester ici ? Un silence, puis Michael me répond « carpe diem ». « Si quelqu’un met un billet de 50 on bouge ! ». Il commence à pleuvoir.IMG_3623

D’autres passants donnent une pièce. Puis deux. Deux ados leur laissent du poulet pané, un couple de touristes leur adresse d’immenses sourires suivis d’un « a very good idea ! ». « Tu nous porte chance ! » je leur dit que je vais bientôt réclamer une com’ sur leur recette du jour « y a pas de problème ! Tu viens avec CV, lettre de motivation, et on te file 10% ! ». Ils ont raison sur un point : ce sont eux qui me donnent tout.

Assis sur le trottoir, le monde semble différent. Ce quartier que j’arpente chaque jour, prend un nouveau visage. Pour la première fois, je vois les gens. Moi qui pensais être témoin de tout, je ne suis qu’une figurante, prise dans la frénésie de la ville. « Quand tu marches t’as des oeillères. Y en a qui rentrent du travail. Ils font la gueule. Ils sont dans leur monde. Et puis ils nous voient et ils sourient ! D’un seul coup ça les a détendus ». Marie revient. Avec sa trottinette cette fois. Je lui dis que j’ai appris à quel point elle était bonne en cours. Son attitude change. Les yeux brillants, entre fierté et gêne, comme prise la main dans le sac « qui t’a dit ça ? » Sergio lui parle d’Aude. Je lui demande ce qu’elle préfère à l’école « j’adore jouer et écrire ! Je sais les alphabets ! » Il faut qu’elle me montre, ça a l’air de lui tenir vraiment à coeur. Marie s’élance alors dans une récitation en 26 lettres sans la moindre hésitation. Je l’applaudis fort, comme si elle venait de terminer son spectacle de fin d’année. Pour fêter ça, elle se précipite sous la canne à pêche pour nous faire une démonstration de limbo. Elle me demande de faire de même, et c’est dans un jeu d’épaule improbable avec l’aide complice de Michael que je parviens à m’extirper de ce challenge d’1m30. Mission accomplie, Marie repart vers ses parents, qui passent la journée un peu plus loin sur un banc.

Michael était fan de jeux vidéo, avant de se faire voler toutes ses consoles dans un cambriolage. « Le dernier jeu auquel on a joué c’était GTA V ! Mais j’aimais bien Call of Duty aussi ». La petite soeur de Marie arrive et dessine à nos côtés. Je leur parle de cet homme dans le métro qui faisait la manche. Michael me livre alors la théorie de la pièce. « Le métro c’est ingrat parce que les gens ont peur d’être les premiers à donner. Une fois j’y suis allé avec un copain, j avais une pièce de deux euros dans la poche et j’étais assis dans la rame. Il a fait son discours et je lui ai tendu la pièce en lui disant « tenez monsieur ! ». Ca a pas manqué, tout le monde a donné ! » Sergio renchérit « ca marche à chaque fois. Dès qu’il y en a un qui donne, ensuite bim bim bim ! »

Comment se retrouve-t-on à trente ans dans la rue, lorsqu’on a une famille, des amis ? « Moi c’était une embrouille avec mon père » me dit Michael. « Je pensais que je rebondirais mais ça fait déjà trois ans. Il faudrait que je le revois un jour. » Comme si l’instant s’évanouissait et qu’il fallait le saisir vite, Sergio acquiesce en même temps. Lui aussi c’est une histoire de famille. Tout a commencé au décès de sa mère. Il est des moments qu’on ne veut pas revivre. Je m’excuse. J’ai l’impression qu’ils me donnent plus en une heure que ce que je devrais leur apporter, vu nos situations respectives « Oh, t’es pas la première à s’asseoir à côté de nous à qui on remonte le moral ! ». « Tiens ! Salut Manu ! » s’exclame Michael. Un homme d’une carrure imposante vient de déposer des pièces en passant. Ils me demandent si je le connais, je réponds que non « c’est un gars d’un foyer à côté ». Il est dans la même situation qu’eux et leur donne de l’argent ? « Et ouais. C’est souvent les gens qui n’ont pas beaucoup qui donnent ».

Nous parlons cinéma. Quel est le dernier film qu’ils ont vu ? « Mad Max ! » Je ne cache pas ma surprise de savoir qu’ils vont au cinéma, un loisir hors de prix. « On avait trois places par une copine ! Mais on s’est endormis devant Mad Max. On a été le voir en VO, ça parlait trop, il fallait lire, c’est peut-être ça qui nous a fatigués… ». Quoi d’autre ? « Pourquoi j’ai pas mangé mon père de Jamel ! C’était super drôle on a ri tout le long, alors qu’on avait pas vraiment envie d’aller le voir à la base. Ca nous a même tiré la larme ! ». Je leur jette un regard moqueur, Michael y répond « on est assez sensibles faut pas croire ». Il a aussi vu Avengers qu’il a adoré. Sergio en revanche, était dans une autre salle « ma pote, Avengers, elle aime pas ça. J’allais pas la laisser toute seule voir Connasse ! ». Ils me racontent être également allés plusieurs fois au théâtre. Alors qu’ils « pêchaient » devant la salle, l’un des comédiens leur avait offert des places. Quelle chance de se tenir à jour des sorties culturelles, de ne pas s’isoler de l’actualité. « Ca nous permet de quitter le béton ». Nous parlons des dessins animés de notre enfance, de Ken le survivant, de Dragon Ball Z. Ils déplorent le niveau actuel, abrutissant. « A l’époque c’était plus violent, mais ça nous apprenait les vrais valeurs ! ».

La soeur de Marie voudrait beaucoup que je lui donne mon stylo. Je fais du troc. Son dessin contre une nouvelle feuille. Sa nouvelle feuille blanche contre un ticket de métro, et parviens à conserver mon feutre. Sergio et Michael sont encore dans leurs souvenirs. D’un coup ils s’exclament : « ensemble contre les imbéciles ! ». Ils citent des Thanatonautes de Weber.

Il est temps que chacun retourne à sa vie. Alors que je me relève, la petite fille me demande un euro. Chacun de nouveau dans son rôle. Sergio n’a pas lu l’Empire des Anges. Demain, j’irai le lui acheter. Dans ce livre merveilleux, il est question de l’existence des hommes, de ceux qui s’abandonnent au mieux à leur vie en profitant de chaque rencontre, de chaque expérience pour découvrir le meilleur chemin possible qu’il leur faut emprunter.

Aujourd’hui le mien était de faire demi tour.

Merci.

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Michael, Sergio et moi, par Marie.

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