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Toucher l’été

  Les tours de France de mon enfance – Par Arpenteur

C’était l’été. L’été concrétisé par un événement essentiel qui me tenait en haleine durant tout le mois de juillet : le Tour de France. Dès le mois d’avril les deux courses annonciatrices des beaux jours, aussi fiables que le retour des hirondelles, étaient Paris-Nice et le critérium du Dauphiné Libéré. Mon père alors commençait à raconter. Amateur et amoureux du vélo depuis l’enfance, il avait suivi passionnément les exploits de ces hommes hors normes.

Il racontait et, sans le savoir vraiment, me fabriquait une mythologie sportive unique. Les Pélissier, Lapebie, les frères Maës, Raphaël Géminiani, Antonin Magne défilaient dans la cuisine, effectuaient des ascensions d’anthologie dans des conditions inimaginables, remportaient des sprints incroyables, traçaient des échappées inouïes. Il a du me dire plus de dix fois la légende d’Eugène Christophe, coureur du début du siècle (du vingtième !) qui dut forger la fourche cassée de son vélo, surveillé par un commissaire de course qui vérifiait scrupuleusement que personne ne lui portât assistance l’obligeant à actionner lui-même le soufflet du foyer. C’était au pied du Tourmalet, à Saint Marie de Campan. Coppi, Bartali, Bobet, sont venus dans la cuisine à son invitation. Certains avaient des surnoms comme « l’ange de la pluie » en la personne de Charly Gaul, ou « l’aigle de Tolède pour Federico Bahamontès ».

Je vivais alors dans deux mondes. Celui de mes héros de lecture, du club des cinq aux trois mousquetaires, d’Arsène Lupin à Rouletabille, de Bob Morane à Angelo le hussard sur le toit, de Goscigny à Proust. Et celui de mes propres héros d’épopée. Avant tout Jacques Anquetil, maître Jacques, l’idole de mes dix ans. (Et son inoubliable coude à coude avec Raymond Poulidor dans l’ascension du Puy de Dôme en 1964). Plus tard je vibrais pour Roger Pingeon, ou Bernard Thévenet qui ont su vaincre Eddy Merckx. Puis il y eu Ocana, Guimard et Hinault. Ma mère m’achetait à la fin du tour, le « miroir du cyclisme » et « le miroir du tour » où je relisais sans cesse les exploits et les drames de mes idoles. Je me souviens de titres ronflants à la Blondin comme « le masque du bergamasque » le jour où Felice Gimondi, champion italien avait été distancé par ses principaux rivaux. Je ne connaissais pas Bergame et n’ai compris la formule que plus tard, mais la musique des mots m’enchantait.

Dans la cuisine, le vieux poste en bois et son œil verdâtre avait laissé place au transistor. J’écoutais, l’oreille collée au haut parleur, les retransmissions des étapes, notant soigneusement les classements quotidiens et le général. Puis en fin d’après midi, je prenais mon vélo et partait faire mon tour sur un circuit immuable. Trois côtes courtes mais un peu raides, trois descentes, un passage sinueux et une longue ligne droite : mes Tourmalet, Isoard, Galibier, et une arrivée au sprint. J’ai gagné cent fois la course, décroché les meilleurs dans les cols, descendu à tombeau ouvert et jeté mon vélo dans des sprints acrobatiques. Seul sur la route, mon imagination faisait le reste.

J’avais également une collection de petits cyclistes en plastique, plus vrais que nature. Certains montaient en danseuse, d’autres sprintaient, un levait les bras en passant la ligne d’arrivée. Le maillot jaune, le maillot vert, le maillot de champion de France et le maillot arc-en-ciel. Tous étaient là. Avec mes cousins, on traçait un parcours dans le jardin. Les voitures dinky toys, agrémentées des noms des coureurs tapés laborieusement sur l’antique Remington dont les lettres ne cessaient de se coincer, puis scotchés sur leur capot, servaient de voitures suiveuses et de « caravane publicitaire ». Nous prenions chacun une équipe et nous les faisions avancer avec des billes. S’il pleuvait, on rapatriait tout le monde à l’intérieur. Le parcours se faisait alors sur le carrelage, les dés remplaçaient les billes, et le tour repartait.

Je n’ai pas encore trouvé de meilleure manière de toucher l’été : mes cousins, l’enfance, l’insouciance, un bonheur simple et inoubliable.

Enfin et pour en terminer avec cette histoire d’un autre temps, le plus fabuleux cadeau c’était quand un coureur français remportait l’étape du quatorze juillet. J’ai encore en mémoire l’arrivée de Raymond Delisle, dans un brouillard épais, surgissant seul en haut du Tourmalet, revêtu en plus du maillot tricolore. Ou encore le démarrage de Thévenet dans les derniers lacets du Ventoux, laissant sur place Eddy Merckx. Ce bonheur là est équivalent à celui ressenti quand l’équipe de France de rugby bat les anglais à Twickenham. Une sorte de moment de grâce, chauvin et délicieux, qui vous fait monter un instant sur le toit du monde.

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