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Annick

« Je suis Bretonne, je suis une paysanne ». 

Nous sommes place de la Nation, jeudi. Autour de nous des paysans en colère, des agriculteurs venus de la France entière. Les régions sont montées à Paris en tracteur, à l’assaut de la capitale pour défendre leur droit de survivre. Au milieu de la foule se tient une femme aux cheveux blancs, entre deux drapeaux Bretons, tenus par des jeunes filles. La jeunesse part, ne reste qu’Annick.

« J’ai gardé mes vaches jusqu’à 18 ans, avant, il n’y avait pas de tracteur ». Annick est une romantique. Elle n’est pas ici par hasard, elle avait prévu de venir les soutenir. « Les paysans ce sont ceux qui nourrissent les autres ». Elle déplore qu’à notre époque, on considère les paysans comme « rien du tout ». Les enceintes derrière nous crachent les revendication des différents mouvements dont les représentants se succèdent sur scène. Un homme scande à la foule, entre colère lassitude et désespoir : « nous ne sommes ni inférieurs ni supérieurs aux autres. Nous sommes juste des acteurs du territoire, qui veulent être entendus ».

Salome Lagresle - Humanizer - Manifestation Agriculteurs - Septembre 2015 - Genaro Bardy-3

Photo : Genaro Bardy

Annick n’aime pas le terme paysan « il y a un côté péjoratif, je corrige en cultivateurs ». Je lui demande si ses parents l’étaient aussi, cultivateurs. « Mes parents étaient agriculteurs depuis toujours. Au moins depuis la révolution ! ». L’oeil rieur, le sourire aux lèvres, ses cheveux résistent à l’épreuve du vent, contrairement aux drapeaux qui viennent littéralement nous caresser le visage. L’espace d’un instant nous sommes nous aussi à la campagne, comme deux gamines jouant entre des draps étendus pour sécher au soleil. On se débat en noir et blanc, puis le soleil Parisien nous ramène à la capitale.

« Je suis arrivée à Paris j’avais 20 ans. Ca fait 60 ans ! »
« J’étais gardienne d’enfants, j’ai quitté ma famille parce que je n’avais rien à faire en Bretagne. Je me cachais dans le grenier pour lire… J’étais la fille inutile ! ».

La littérature a changé le cours de sa vie. « Je serais bien restée là-bas si j’avais eu plus accès aux livres ! ». Que lisait-elle durant ses années de jeunesse ? « Oh il y avait la bibliothèque des religieuses… avec des livres bien choisis ! » lâche-t-elle avec malice. Victor Hugo, Pierre Benoît : c’est Jane Eyre qui la marquera à 12 ans et lui donnera par la suite l’envie de partir. « Ma mère n’était pas contente du tout ! Elle avait peur d’un accident…». L’accident c’est la grossesse. A-t-elle eu des enfants depuis ? « Non. Je ne me suis même pas mariée ! Mais j’ai eu un amour. On en a toujours un… ».

« Il avait un très beau nom », je ne garderai ici que François. « Il a été l’aventure de ma vie… On habitait le même quartier. Il m’a proposé de faire un bout de chemin ensemble, qui a duré 13 ans » jusqu’à ce que sa mort les sépare. Je lui demande s’il a été l’amour de sa vie, « oh, l’amour est venu après ! Il était un grand journaliste… et moi une petite qui aimait les livres ». Ils se sont rencontrés alors qu’elle promenait un chien. Comme le chante Cabrel, ce qui ressemble au hasard, souvent, est un rendez-vous.

Annick habite Montmartre. Depuis 36 ans. « Je ne suis jamais devenue assez riche pour être propriétaire… Et je suis bien quand même ».

Salome Lagresle - Humanizer - Manifestation Agriculteurs - Septembre 2015 - Genaro Bardy-1

Photo : Genaro Bardy

Avec François, elle voyageait beaucoup. Les voyages étaient payés par Paris Match « je ne lui coutais pas cher ! Ca changeait de mes agriculteurs Bretons ». Je l’envisage alors en Meryl Streep dans Out of Africa. Au bras de son grand reporter lors du premier anniversaire de l’indépendance du Gabon en 1962 « c’était le voyage le plus original ! ».

Elle s’excuse de parler de tout et n’importe quoi. Me montre sa croix Bretonne autour de son cou qui ne la quitte pas. J’aimerais tout savoir de cet amour si fort qu’il fut le seul à survivre des souvenirs de toute une vie. Avant de la quitter je cède à la question qui me brûle les lèvres : « que faisiez-vous au bout du monde pendant que cet homme travaillait à ses reportages ? ». La sono retentit de plus belle, Annick s’approche de moi, me tend son visage et colle sa joue à la mienne. Puis dans un sourire me répond à l’oreille « je l’attendais… ».

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