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Le jour d’après.

Humanizer a été créé à la suite des événements du 7 janvier 2015. La France entière était Charlie, Paris brandissait ses crayons, dans un élan humaniste nous n’étions qu’un. Dix mois plus tard nous sommes tragiquement de nouveau. Depuis vendredi soir, l’accalmie a fait place à une forme nouvelle de terreur. Nos amis, nos proches, des connaissances ont été pris pour cible, ainsi que l’insouciance qui nous animait. Boire un verre en terrasse est devenu un acte de résistance. Se rassembler un mouvement citoyen. Récit d’une journée parisienne où le meilleur moyen de faire pression sur un ennemi invisible est d’en commander une.

Les rues du 18ème arrondissement sont peuplées, mais silencieuses. Deux femmes marchent en se tenant le bras, l’une chuchotte à l’autre « en tout cas c’est calme quand même ». Un peu plus loin une mère et son fils sont en pleine conversation. Lui regarde en l’air pendant qu’elle le sermonne, lui expliquant que « tant que tu désires quelque chose, tu te mets en position de souffrir de ne pas l’obtenir ».

Les regards se croisent comme gênés. Ou pris de compassion. On a l’impression de se connaître tous. D’avoir vécu un événement commun, dont on se réveille tous avec une vilaine gueule de bois. Les terrasses de Montmartre sont prises d’assaut, il est difficile de trouver une place assise. Les jeunes femmes fument, des couples brunchent. Je m’installe à côté de deux mamies. « Quel malheur de ne pas y voir clair » marmonne la plus âgée des deux en cherchant de la monnaie pour le serveur. Elle sort un billet de 20€ qu’elle lui tend, accompagné d’un de ces sifflements qui imposent le noir et blanc. De l’autre côté du trottoir les passants prennent notre terrasse bondée en photo. Un homme en face de nous avance, une caméra gopro à la main. Cette scène du quotidien a pris une dimension extra ordinaire. Elle s’immortalise. Un taxi vient récupérer les deux vieilles femmes. Un cul-sec plus tard les voilà déjà remplacées.

« Je m’attendais à pire. Je m’attendais à une psychose, mais les gens continuent de vivre » me répond le patron de l’établissement lorsque je lui demande comment vont les affaires. En dépit de nombreuses annulations de touristes « les gens vivent et c’est la meilleure réponse ». Il a conscience d’avoir été épargné. « Ici on est entourés de salles de concert, la Cigale, le Moulin Rouge. Il est pas dit que la prochaine fois… ».

« Moi je prends un petit café ». Deux femmes viennent de prendre place à côté de moi. Très rapidement elles échangent sur les attentats. Le temps se suspend lorsqu’un VTC aux vitres fumées s’arrête à notre niveau. Je demande à l’une d’elles si elles ont peur d’être dehors « on ne va pas changer notre mode de vie. On a besoin d’être dehors avec les gens qu’on aime. Je reste persuadée que la seule arme contre la haine est l’amour et la solidarité ». Delphine est comédienne. Elle joue le rôle d’un médecin légiste dans une série télévisée française. « J’espère que ça va faire bouger les consciences et que les gens vont être solidaires ». Son amie Françoise m’explique qu’elle n’a pas attendu dimanche pour sortir « j’étais bloquée devant la télé depuis vendredi soir, j’ai dormi 4 heures ». Son fils devait être au concert des Eagles of Death Metal. « Il n’y était pas parce que c’était complet ». Lui même a un groupe de musique, avec lequel il se produit à la fin du mois au Point Ephémère. « Demain il jouera toute la journée. En hommage ».

Nous parlons d’enfants, d’avenir. « Moi je n’ai pas peur d’être dehors » m’assure Delphine, « j’ai plus peur pour mes enfants. Quel monde on va leur laisser…Mais il faut continuer. Il faut qu’on s’aime un peu plus ! ». Nous terminons nos cigarettes ainsi que nos verres puis nous prenons chacune notre chemin. Je rejoins une amie.

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Nous sommes loin de la rue de Charonne pour dîner. La question de la terrasse chauffée ne se pose pas. La plaie est encore ouverte.

Un taxi arrive en fin de soirée pour me ramener chez moi. Sur mon téléphone, Twitter s’affole. Un mouvement de panique a été signalé près de République. Une ampoule aurait explosé. Ailleurs on parle de pétards. Une amie m’envoie une vidéo de la foule passant du recueillement à la fuite, piétinant bougies et bouquets dans sa course pour la survie. Paris s’est transformée en enfant courageux qui brave l’obscurité en se répétant qu’il n’a pas peur, redoutant le moindre craquement de parquet…

Un peu plus tôt dans l’après-midi, un autre chauffeur me racontait qu’il devait se trouver aux abords du Stade de France vendredi. Celui-ci m’explique qu’il a été réquisitionné par la mairie du 11eme arrondissement « pour faire navette jusqu’à la morgue ». Il n’a pas su quoi dire aux familles endeuillées de la journée. Evidemment nous parlons du Bataclan. Sur RMC, un homme est énervé. Il parle de frontières, de politique, de mesures à prendre. Nous roulons à vive allure dans les rues de Paris. Les terrasses se vident petit à petit. Ce dimanche, ma ville lumière est tamisée. Je lève le nez de mon téléphone et le vois préoccupé, le nez dans le sien. Deux feux rouge plus loin il s’exclame « moi je viens de me faire larguer » il marque une pause puis conclut « journée de merde ! ». Nous rions ensemble, comme on s’amuse de jouer de malchance. Je lui assure que la prochaine sera la bonne. « Je l’avais rencontrée vendredi, mais je m’étais attaché ». L’amour, encore l’amour.
En bas de chez moi le bar d’habitude bondé est désert. Seules quelques bougies dansent sur les tables.

Demain nous reprendrons le métro, nous reverrons nos collègues, nos amis. Nous réveillerons nos enfants, appellerons nos parents. Certains d’entre eux seront absents.

2 Comments

  1. Ophélie says

    J’ai rien à dire mais pas envie non plus de passer sur cet article silencieusement alors un petit merci pour ce récit.

  2. Oui Salomé. Mille fois raison. Il y a toujours un après. Quelles que soient les catastrophes, les traumatismes, les plaies. Mais un après légèrement modifié, transformé. Laissant une cicatrice, comme pour nous rappeler de ne pas oublier. Et penser au bonheur de profiter d’une terrasse, d’un repas, d’un baiser, et des gens qu’on aime…

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